Challenges : "La vérité sur les officines suisses d'espionnage" - Mi2 Avocats

Challenges : « La vérité sur les officines suisses d’espionnage »

Challenges : « La vérité sur les officines suisses d’espionnage »
11 mai 2012 pierre

ENQUETE Areva n’est pas la seule entreprise française à recourir à cette spécialité helvète: le renseignement économique. Une activité plus que tolérée.

Coincée entre une boulangerie et un magasin de meubles pour cuisines et salles de bains, l’entrée de l’immeuble ne paie pas de mine. C’est pourtant ici, dans une rue anonyme de Genève, que se trouvent les bureaux d’Alp Services. Cette société a fait les gros titres de la presse pour avoir espionné Olivier Fric, le mari de l’ancienne patronne d’Areva, Anne Lauvergeon. Cette PME de 20 personnes dirigée par Mario Brero a été mandatée par Areva pour quatre enquêtes (baptisées de « Pomerol 1 » à « Pomerol 4 »), liées au rachat du groupe canadien UraMin par le leader mondial du nucléaire en 2007.

Affaire anodine

Ses deux premiers dossiers étaient assez classiques: les enquêteurs d’Alp Services devaient étudier le marché de l’uranium et comprendre le rôle de deux sociétés américaines, UX Consulting et TradeTech, dans l’évolution du cours du minerai. Ils devaient aussi découvrir si des salariés d’ Areva donnaient des renseignements à Greenpeace.

Sa dernière mission – la plus sensible – consistait à savoir si Olivier Fric n’avait pas influencé Areva pour racheter UraMin, acquisition qui a tourné au désastre financier. En France, ce complément d’enquête a surpris les observateurs, mais, sur les bords du lac Léman, les spécialistes trouvent la nouvelle anodine… Tout comme l’intervention d’Alp Services. « Je connais bien cette société car ses dirigeants interviennent dans ma formation, dit Hélène Madinier, professeure à la Haute Ecole de gestion de Genève (HEG). Je m’étonne de la voir impliquée dans une telle affaire. »

« L’affaire Areva ne représente que la partie émergée de l’iceberg, prévient Stéphane Koch, patron d’Intelligentzia.net, une agence genevoise spécialisée dans la sécurité de l’information. Dans les affaires éminemment sensibles, les entreprises françaises font souvent appel à des officines suisses, craignant, en France, une certaine porosité des spécialistes de l’intelligence économique avec les services officiels. »

Procédure courante

Areva ne serait pas le seul dans ce cas. « Il est courant de voir les grandes sociétés faire appel à des bureaux privés suisses pour étudier le profil et la carrière de candidats lors de phases délicates de recrutement », estime un consultant spécialisé dans la lutte contre la criminalité économique. Areva n’est, en tout cas, pas la première à impliquer des sociétés suisses de renseignement. En 2010, un ancien policier a ainsi avoué avoir posé à deux reprises une balise GPS sur la voiture d’un homme d’affaires grec.

Deux ans plus tôt, l’émission Temps présent révélait que l’agence Securitas avait infiltré en 2004 une de ses salariées au sein du mouvement altermondialiste Attac pour le compte de Nestlé. Son enquêtrice avait même participé à l’écriture d’un livre intitulé Attac contre l’empire Nestlé. Mais cette fausse militante dévoila à son client toutes les informations découvertes par les altermondialistes… Interrogé par la télévision suisse romande, le porte-parole de Securitas a jugé cette « mission banale ».

En 2005, les policiers chargés d’enquêter sur le meurtre d’Edouard Stern par sa maîtresse avaient aussi découvert que le banquier était espionné par des cabinets privés en tant que plaignants contre le groupe chimique Rhodia, dont il était actionnaire minoritaire.

Législation légère

« La Suisse a toujours été un lieu de rendez-vous des espions du monde entier, raconte Jean Tamalet, avocat du cabinet Tamalet Ingouf Hollard. Il y a plus d’agents secrets à Genève qu’à Paris. » Les 30.000 personnes qui bénéficient du statut diplomatique dans la nébuleuse de l’ONU, les salariés des multiples ONG ou des sièges de grands groupes comme Nestlé, Roche ou Novartis attirent forcément les regards. L’importance du négoce avec notamment les bureaux de Cargill ou Glencore explique aussi les convoitises. Les trois quarts des ventes de pétrole russe, par exemple, se traitent à Genève.

La Suisse offre aussi l’avantage d’une législation peu contraignante pour les « hommes de l’ombre ». « Lorsque j’ai lancé ma société d ‘intelligence économique, je n’ai même pas eu à présenter mon casier judiciaire, raconte Stéphane Koch. L’usurpation d’identité n’est pas permise, mais elle n’est pas non plus punie. » Cette pratique a permis à Nestlé de sortir blanchi des procès lancés par Attac.

Les juges helvétiques ferment également les yeux sur certaines méthodes d’investigation. « Au pénal, une preuve est acceptée même si elle a été obtenue grâce à un vol ou par espionnage », dévoile Marie-Laure Ingouf, l’avocate qui conseille l’ONG Transparency International dans l’affaire Areva. Les tribunaux suisses reconnaissent aussi le principe de « réponse proportionnée »: une entreprise peut vérifier l’ordinateur d’un de ses dirigeants ou placer une caméra dans son bureau si elle le soupçonne de faits graves. Les espions « ont aussi accès aux feuilles d’impôt de n’importe quel citoyen ou à son dossier de police », complète Hélène Madinier.

Tout ou presque est donc possible. C’est une question de prix… « Moi, je reste dans la légalité et je demande en moyenne 2.000 euros pour une journée de travail », dévoile Stéphane Koch. Quand des moyens techniques sophistiqués sont nécessaires ou que les méthodes utilisées franchissent « la ligne jaune », comme disent les spécialistes, les tarifs s’envolent vite. Areva aurait ainsi versé à Alp Services 620.000 euros pour ses quatre rapports qui n’ont rien révélé.

Niche prospère

Berne promet de mieux contrôler ce secteur, mais personne n’est dupe. Le laisser-faire politique, la concurrence de plus en plus vive qui encourage les sociétés à découvrir les avancées technologiques de leurs rivales et la baisse constante des prix des moyens de surveillance promettent de beaux jours aux barbouzes suisses. « Le nombre de spécialistes de l’espionnage économique continuera de s’accroître dans la Confédération, prédit Marie-Laure Ingouf. C’est une niche incroyable. » Voilà les entreprises françaises prévenues.

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