Le JDD : « En 2005, une perquisition a été évitée sur le Tour » - Mi2 Avocats

Le JDD : « En 2005, une perquisition a été évitée sur le Tour »

Le JDD : « En 2005, une perquisition a été évitée sur le Tour »
25 août 2012 pierre

INTERVIEW – Me Thibault de Montbrial, avocat dans l’affaire Festina, et dans un dossier au Texas contre Lance Armstrong, affirme que le coureur a été « protégé » en France. Il révèle un épisode troublant sur le Tour 2005.

Comment réagissez-vous aujourd’hui?
Je ne suis pas étonné. Dès 2004, tout le monde savait qu’il y avait de sérieux doutes sur ses performances. Tout le monde! La commission antidopage américaine vient d’achever un travail que bien d’autres auraient pu entreprendre avant elle… Mais en France notamment, tout le monde a fermé les yeux. Pis, Armstrong a été protégé.

Comment pouvez-vous en être sûr?
Je sais que lors du Tour de France de 2005, à la deuxième étape de repos, à Pau, l’équipe US Postal (en fait, Discovery Channel, Ndlr) de Lance Armstrong a été à deux doigts d’écoper d’une perquisition à son hôtel. C’est quelque chose qui ne s’est jamais su jusqu’à aujourd’hui, mais la police italienne avait obtenu peu de temps auparavant d’excellentes informations sur une filière de produits dopants d’avant-garde et des soupçons sur des ramifications sur l’équipe d’Armstrong. Un service d’enquête français est venu de Paris pour opérer une descente. Mais je sais de très bonne source que vers 17 heures, alors qu’ils étaient devant l’hôtel, les enquêteurs français ont reçu un feu rouge. Et l’opération prévue a été annulée à la dernière minute. Je ne sais pas qui a donné cet ordre… Mais je sais que les enquêteurs étaient furieux de devoir rebrousser chemin. À l’évidence, Armstrong était bel et bien protégé en France.

«C’est quelqu’un d’extrêmement intelligent. Manipulateur. Capable de faire pression sur les autres coureurs»Et par les instances internationales…
Bien sûr, et en premier lieu par l’Union cycliste internationale! Quand a éclaté l’affaire Festina en 1998, qui a révélé au grand public l’ampleur du dopage dans le milieu cycliste, l’UCI a été prise entre la réalité du phénomène et la survie des courses. Armstrong et Verbruggen, le patron de l’UCI de l’époque, ont adopté le même dogme, « qui n’est pas contrôlé positif, n’est pas dopé ». Or ce n’est pas parce que vous avez toujours vos points sur le permis de conduire que vous n’avez jamais grillé un feu rouge! L’autre élément pour comprendre comment Armstrong a pu déjouer les contrôle, c’est qu’il s’est comporté en parrain du peloton. C’est quelqu’un d’extrêmement intelligent. Manipulateur. Capable de faire pression sur les autres coureurs. Il a été pendant des années le patron des cyclistes, le boss. Il a su « intimider » beaucoup de monde, notamment tous ceux qui auraient voulu parler, comme Christophe Bassons par exemple.

Y avait-il eu des alertes?
Plusieurs. Au début des années 2000, une équipe de France 3 récupère dans des poubelles de l’équipe d’Armstrong des produits sanguins bizarres, une sorte d’hémoglobine animale, des produits qui à l’époque sont encore en cours d’expérimentation médicale et qui n’avaient même pas d’autorisation de mise sur le marché. Le parquet de Paris démarre une enquête et elle sera classée. Au printemps 2004, deux journalistes, Pierre Ballester et David Walsh, publient dans un livre*, une série de témoignages, notamment d’une masseuse, Emma O’Reilly, de Greg LeMond et de Betsy Andreu, l’épouse d’un coureur. Celle-ci affirme avoir entendu Armstrong reconnaître qu’il avait pris de l’EPO. Il attaque alors en référé et demande le retrait du livre. À l’époque, je défends les deux journalistes, et Armstrong est débouté. Mais il se gardera bien d’attaquer en diffamation. Cela aurait donné lieu à un procès. Or il a toujours évité un déballage judiciaire. Exactement comme aujourd’hui…

Vous défendez ensuite une société texane, SCA promotions, en litige financier avec lui… de quoi s’agissait-il?
C’est une société qui assure des casinos américains et qui fait notamment ce qu’on pourrait appeler des paris. Au début des années 2000, Armstrong avait parié sur lui même 400.000 dollars et devait toucher des bonus s’il gagnait des Tours de France consécutifs. En 2004, après avoir remporté 3 Tours, il devait empocher une prime de 5 millions de dollars. Compte tenu des soupçons de dopage, la société américaine a déclenché une enquête… dans le but, s’il y avait triche, de ne pas verser la prime.

Qu’a-t-elle découvert?
Ce que tout un chacun, la société du Tour, l’UCI ou n’importe quel organisme d’enquête public pouvait découvrir à l’époque, simplement en interrogeant des témoins : SCA a obtenu de nombreux témoignages, d’anciens coéquipiers d’Armstrong notamment, constituant un large faisceau permettant de conclure au dopage. Ces témoins étaient prêts à déposer sous serment devant une juridiction américaine. Il y avait aussi des expertises scientifiques, qui avaient notamment déterminé, en nombre de watts dépensés, que sa puissance physique allait au-delà des performances physiques humaines…

«Il fait ce qu’il a toujours fait, de la godille judiciaire »Comment s’est terminé le litige avec SCA?
À l’amiable entre les deux parties… c’est-à-dire qu’Armstrong a renoncé à percevoir la totalité de sa prime de 5 millions de dollars. Cela s’est passé devant un tribunal arbitral au Texas, en toute discrétion. Là encore, comme aujourd’hui, mis au pied du mur, il n’a pas voulu aller jusqu’au déballage public. N’oubliez pas qu’il n’a jamais caché que son ambition était de devenir gouverneur du Texas puis président des États-Unis. Il avait construit sa carrière autour de cela. Il a donc toujours cherché à éviter la confrontation.

Comment expliquez-vous qu’aujourd’hui il jette l’éponge?
Juridiquement, il semblait, sur le papier, en position de force : il lui suffisait de dire que malgré les témoignages, personne n’apportait encore la preuve qu’il n’avait pas respecté les règles. Seulement courir le risque du procès, aux États-Unis, c’est devoir témoigner sous serment… Dans le cas d’Armstrong, cela risquait de l’amener à devoir mentir sous serment. Or vous ne faites plus carrière politique aux États-Unis dans ce cas de figure. Il fait donc ce qu’il a toujours fait, de la godille judiciaire. Il sait que les témoignages, mis bout à bout, risquent d’être accablants. Il ne sait pas non plus ce que risquent de déterminer, même aujourd’hui, avec des moyens modernes, d’éventuelles expertises médicales sur son propre organisme. Il préfère dire qu’il arrête de se défendre, sans admettre le moindre dopage, et perdre tous ses trophées. Mais il évite de témoigner… C’est un froid calcul de risque. Il plaide coupable et laisse ses avocats négocier. Il avait le choix entre un mal et le pire. Il a choisi un mal. Mais nul ne sait encore jusqu’où ira l’affaire.

* L.A. confidentiel, les secrets de Lance Armstrong, Éditions de La Martinière

Source

Share on LinkedInTweet about this on TwitterShare on FacebookShare on Google+email hidden; JavaScript is required